La tempérance nous permettrait de communiquer dans les situations extrêmes. C’est l’expérience vécue en Afrique par Fété Kimpiobi. Femme d’affaire et animatrice d’un espace culturel en Afrique, Fété se consacre aujourd’hui aux échanges commerciaux entre le Québec et son pays. Jean-Claude Genel s’entretient avec elle sur cette valeur de modération.
Fété Kimpiobi : Il y a deux ans, avant que ma famille et moi ne venions au Québec, au cours d’une guerre entre deux ethnies, je me suis retrouvée aux prises avec les services de sécurité gouvernementaux. Après une perquisition à mes bureaux et à mon domicile, j’ai été littéralement embarquée. Et les agents étaient tellement fermés qu’il m’a été impossible de connaître l’objet de mon arrestation. J’oscillais entre laisser monter la colère en moi et me calmer. Cela faisait suite à une série de situations difficiles vécues par ma famille dont j’avais eu le temps d’apprécier la dangerosité.
Jean-Claude : Comment as-tu fait concrètement ?
Pour dédramatiser, j’ai regardé le responsable d’une manière différente, comme s’il était une partie de moi-même. À partir de ce moment, j’ai trouvé en lui un « espace humain », si je puis dire, qui me permettrait de jeter un pont entre lui et moi.
Je me suis recentrée et j’ai projeté sur lui une partie de cette humanité que je ressentais. Cela l’a touché et nous avons pu réellement créer un début d’échange. À partir de ce moment, les choses se sont si bien déroulées que nous sous sommes retrouvés à parler avec beaucoup de plaisir. En fin de compte, les agents qui m’avaient arrêtée m’ont ramenée chez moi et ont veillé sur ma sécurité. Je n’en espérais pas tant au départ ! Ce « pont » a permis le dialogue qui nous a conduits vers un heureux dénouement, puisqu’au moment de quitter mon pays, ces agents étaient encore à mes côtés.
Ainsi, la tempérance t’a fait reconnaître en l’autre une partie de toi-même. Elle t’a permis, en quelque sorte, de lui offrir cette force. Mais en ouvrant un espace, la tempérance permet-elle aussi une appréciation, une analyse de l’autre pour une meilleure relation ?
Dans cette situation extrême où il était facile de perdre son sang-froid, je me suis sentie apaisée par cette force intérieure qu’est la tempérance. En manifestant cette énergie à travers mon comportement, j’ai senti que cela donnait l’occasion à mon interlocuteur de venir me rejoindre dans cet espace possible et de me répondre. L’expression de cette qualité m’a fait devenir un miroir capable de lui renvoyer une certaine image positive. La preuve en est qu’il m’a parlé de la même façon dont je m’adressais à lui. Et tout le monde peut faire cette expérience !
La tempérance serait donc pour toi la capacité de l’être humain à dédramatiser ?
Oui. Elle permet de vivre une certaine modération de nos sentiments face à des situations auxquelles nous sommes confrontés. Elle est la valeur du recentrage sur soi, celle qui rééquilibre les choses en passant par une souplesse de notre point de vue. C’est une forme de diplomatie qui permet à l’être humain d’aborder sa condition d’une manière plus subtile. Comme les autres valeurs, elle opère un véritable « travail sur soi » et constitue un auto-enseignement qu’il est ensuite possible de transmettre aux autres. Enfin, elle invite à changer son regard sur les événements et sur les personnes.
Serait-elle le moteur d’un véritable savoir-vivre ?
Absolument. Et je pense que, sans tempérance, le monde serait beaucoup plus chaotique qu’il ne l’est aujourd’hui. L’équilibre est régulièrement maintenu grâce à certaines personnes capables de prendre tout le temps de la mesure, de ramener toujours les choses à leur juste valeur et de faire preuve de diplomatie dans leurs relations humaines.
Elle semble être la valeur, par excellence, de la diplomatie.
En politique, la diplomatie est beaucoup plus stratégique et, afin de négocier, déploie une série de mesures pour éviter de rompre des relations et laisser, dans un cas extrême, un confit armé s’installer. Dans la vie quotidienne, elle est la valeur de la diplomatie humaine. C’est ce qu’on appelle communément « mettre de l’eau dans son vin », c'est-à-dire se recentrer, se modérer face à des situations qui poussent à « sortir de ses gonds ». La tempérance participe à la maîtrise de soi et évite de déclencher une situation regrettable.
La tempérance peut-elle modérer tous les conflits ?
Je ne sais pas, mais être tempérant à l’égard des autres suppose que l’on a commencé à l’être en soi-même. Toutes les qualités doivent se cultiver intrinsèquement si l’on veut connaître sa nature profonde. Se regarder soi-même est essentiel avant d’appliquer quoi que ce soit à l’autre. La tempérance avec soi-même est une forme de respect qui rend plus adaptable face aux exigences de la vie quotidienne. En commençant par sa propre famille, il est ensuite plus facile d’être tempérant en société.
En étant modéré, on stimule donc la tempérance de l’autre. Cette valeur permet-elle de faire un pas vers plus d’harmonie ?
Il me semble qu’en présence d’une personne tempérante, on se sent bien et la vision du monde change. Depuis cet événement, je vois les choses différemment. Pour moi, rien n’est figé définitivement car cette valeur permet un meilleur échange, voire une adaptation aux situations les plus extrêmes et elle resserre les liens entre les individus.
Il est vrai que lorsqu’on se retrouve dans une ambiance harmonieuse, on a le désir de communiquer « vrai » pour préserver l’équilibre. La tempérance met donc l’autre en valeur et l’invite à s’exprimer sur la même longueur d’onde. L’autre se sent alors considéré.
Dans les relations humaines, chacun est généralement campé sur des idées bien arrêtées. Lors d’une discussion dans laquelle chacun reste figé sur ses positions, l’échange devient rapidement très difficile. Mais, dès l’instant qu’une personne ouvre un espace d’écoute et laisse parler l’autre, ce dernier est amené à se modérer. Cela lui permet alors d’effectuer une révision rapide de sa position qu’il peut faire évoluer de manière à la faire converger dans l’intérêt commun. La discussion perd alors en passion, chacun se sachant écouté et valorisé. Un rapprochement des points de vue peut donc s’opérer.
La tempérance est une force, on le comprend bien. Mais sur quel terrain permet-elle de progresser ?
Elle permet de progresser personnellement et entraîne aussi l’évolution des autres autour de soi. Comme je le disais tout à l’heure, qui dit force dit aussi travail sur soi pour la révéler. Une fois stimulée, cette valeur opère dans tous les domaines car elle modifie fondamentalement notre rapport à nous-même et au monde. La tempérance m’a recentrée en même temps qu’elle m’a conduite au centre de l’autre. J’ai ainsi compris que lorsqu’on se comprend soi-même, on comprend plus facilement les autres. La tempérance conduit à la tolérance, sans tout accepter, bien entendu. L’effet miroir se met en marche sans risquer d’avoir des attitudes d’enseignant ou de professeur. On finit par « déteindre » un peu sur les autres.
Ainsi, la tempérance permet une meilleure rencontre avec l’autre en lui donnant sa place en tant que sujet. Mais c’est d’abord en soi que l’on peut rencontrer l’autre.
En étant tempérante, je comprends vraiment mieux l’autre. Je peux me projeter, me retrouver en lui et également le « mettre en moi-même ». On arrive à cet échange – ressentir l’autre en soi et le placer au centre de soi – par le sentiment d’amour.
La tempérance participerait-elle donc aussi à la transformation des pensées ?
Bien sûr et cela crée un sentiment d’équilibre. Elle permet de mettre de l’ordre dans nos pensées, nos actions, notre comportement et, par conséquent, dans nos relations avec les autres. Selon mon expérience, cette valeur a consolidé ma personnalité et m’a permis d’évoluer. Je suis plus attentive à la qualité de mes sentiments, de mes pensées et de ma vie en général. Je continue à découvrir d’autres facettes de cette valeur et je les fais émerger doucement de ma nature profonde. La tempérance m’ouvre à un état d’esprit différent, pour ne pas dire supérieur.
Fété Kimpiobi est titulaire d’une maîtrise en relations internationales. Elle est, entre autres, présidente d’un bureau de liaisons d’échanges culturels et commerciaux entre l’Afrique centrale et le Canada.