Jadis il allait de soi que le soleil tournait autour de la terre; pour preuve, il suffit d’observer le ciel en cours de journée ! La science démontra que c’est l’inverse. Souvenons-nous aussi de Galilée. Il montra – à l’encontre d’Aristote – que, si l’on supprime le frottement de l’air, la chute d’un kilo de plumes est aussi rapide que celle de 10 kg de plomb. Et pourtant, le plomb est tellement plus lourd !En mathématiques, de nombreuses bizarreries – notamment liées à la notion d’infini – sont venues heurter l’intuition des mathématiciens eux-mêmes. (Les grands mathématiciens en ont, n’en doutez pas.) Plus près de nous, la physique quantique – avec ses électrons qui « sautent » d’une orbite atomique à l’autre sans passer pas les états intermédiaires, et qui semblent ne vouloir exister que si on les observe – a dessiné une image étonnante de la matière, qui se joue totalement des points de repère de l’intuition courante.
Intuition et raison sont antagonistes. L’une est dans la synthèse et la globalité, l’autre est dans l’analyse et les détails. Le plus curieux est que la nature semble vouloir le souligner – elle qui sépare notre cerveau en deux hémisphères, réservant le droit pour l'intuition et le gauche pour la raison. Elle ne mélange pas les genres. Pour mieux fonctionner, la science se limite à ce qu’elle peut mesurer. Pour simplifier sa tâche, elle fractionne, fragmente son domaine d’étude. Le malheur est que les scientifiques ont fini par confondre ce choix méthodologique avec une affirmation sur la nature des choses. Trop souvent, ils rejettent tout ce qui échappe à leur cadre réductionniste. Résultat : des pans entiers de la réalité sont rejetés, niés, assimilés à de pures chimères, comme par exemple tout ce qui relève du subtil et de l’ineffable. Dommage car ce sont eux qui portent le sens et la quintessence de l’existence !
L’aveugle et le paralytique
En vérité, l’intuition connaît plusieurs degrés. Au niveau premier, il s’agit d’une façon d’appréhender le monde qui relève d’une forme de routine mentale. C’est le « bon sens » ordinaire. C’est cette qualité d’intuition que la science vient parfois combattre. A un niveau plus élevé, se trouve l’éclair, le saut conceptuel, le flash intuitif qui – sans effort apparent – dévoile d’un coup la clef d’une énigme. Ces coups de maître ressemblent à des dons du ciel. Ils peuvent aller jusqu’à l’éclair de génie. De l’eurêka d’Archimède à la pomme de Newton et au-delà, cette intuition a permis bien des découvertes scientifiques. Kékulé en chimie, Poincaré en mathématiques, Einstein en physique lui ont rendu hommage.
Cette intuition devine, entrevoit, pressent. Elle perce les secrets avant même que l’intellect ne les ait clairement formulés. Elle saisit l’essentiel, d’un coup de grâce parfois fulgurant. La science viendra ensuite conforter et approfondir – ou infirmer, à l’occasion – ses lumières. Elle les consolidera en savoirs « vrais », fiables et précis. En somme, la science rationnelle est un peu l’aveugle (qui requiert la vision intuitive – même si elle s’en défend) tandis que l’intuition, c’est un peu le paralytique : seule, elle ne pourrait déboucher sur des savoirs créateurs d’avances technologiques. Peut-être est-elle trop imprécise ? L’aveugle et le paralytique : science et intuition peuvent et doivent idéalement s’inscrire dans cette dynamique globale qui nous rend – pour le meilleur ou pour le pire – pleinement co-créateurs du monde. Car savoir, c’est pouvoir. C’est bien connu.
L’intuition mystique
Enfin, au niveau le plus élevé se trouve l’intuition mystique, qui transcende toutes les raisons du mental. Elle est comme un don démesuré de l’univers. Les grands mystiques nous enseignent qu’elle peut surgir quand nous nous mettons en résonance avec les ressources de notre inconscient et de notre moi profond. Ce moi profond – que j’appelle aussi le « moi supral » – ne s’enracine-t-il pas, d’ailleurs, dans l’inconscient collectif et universel, source ultime de tous les savoirs ?
L’intuition mystique (ou transcendantale) répond à des traits propres : elle est soudaine, rapide et génère une irrésistible certitude d’avoir « touché » le vrai. Elle modifie l’être en profondeur et définitivement. Cet accès au « vrai » de la réalité et de l’existence se nourrit souvent d’ascèse et de méditation. Elle nous relie à la Totalité à laquelle nous n’avons jamais cessé d’appartenir – même si nous l’oublions parfois, prisonniers que nous sommes des lois de la matérialité, inhérentes à notre passage terrestre !
L’intuition mystique est illumination, fusion cosmique. Elle est ouverture sur l’infini. C’est bien ce qu’avait compris le Bouddha, qui a dit : « L’illumination n’est pas une goutte perdue dans l’immensité de l’océan, elle est tout l’océan contenu dans une goutte. » Cette illumination nous fait accéder à la connaissance expérientielle de la nature de l’univers et du sens de la vie. Elle nous dévoile notre dimension divine : en nous reliant au divin en nous, elle nous ouvre à la connaissance par excellence – celle qui n’a pas besoin du mental et de ses mots, ni de ses concepts réducteurs et toujours inadéquats.
Cette « grande intuition » va bien au-delà des acquis de la science. D’ailleurs, la vérité ultime du monde ne saurait être dévoilée par aucune de ses théories abstraites. Aucun système conceptuel ne peut devenir une théorie de tout et du tout. C’est même démontré ! Le théorème d’incomplétude (Kurt Gödel, 1931) établit que tout système axiomatique suffisamment riche ne permet pas de démontrer toutes les vérités mathématiques. Ni, par extension, de connaître toutes les vérités physiques. Aucune théorie, pour abstraite et mathématisée qu’elle soit, ne pourra nous révéler l’ensemble des propriétés de la matière ! C’est en vain que l’on poursuit des recherches sur une ambitieuse « Théorie de Tout »…
Vers une intégration
Soumise à la pression du progrès, la science de demain intègrera raison et intuition. Ce sera là son seul choix. Elle sera décloisonnée et trans-disciplinaire. Une telle évolution s’imposera d’elle-même, car, quand on a exploré et épuisé le domaine du quantitatif, quand les limites du réductionnisme se révèlent, il faut passer outre ! Quand on voit par exemple l’impasse actuelle – caricaturale par bien des aspects – où s’embourbent les approches conventionnelles du cerveau conscient, on comprend qu’un jour prochain, la mystification du matérialisme réducteur ne sera plus tenable. Alors, le fruit sera mûr et ce verrou idéologique, enfin discrédité, sautera de lui-même. La voie sera libre pour avancer. Rappelons qu’il existe déjà des alternatives non réductionnistes et a priori parfaitement compatibles avec le savoir actuel, comme celle basée sur la notion d’holomatière.
Un autre domaine où l’on sent poindre la « science intégrée » du troisième millénaire est celui de la médecine. Il est de plus en plus question d’une évolution vers une médecine intégrée, synthèse en la pratique conventionnelle – qui ne connaît que maladies et symptômes, ignorant les causes et les malades – et les médecines dites « complémentaires », ou « holistiques », qui mettent l’accent sur la personne et ses dimensions multiples : physique, émotionnelle, mentale, spirituelle… La demande du public est croissante pour cette médecine décloisonnée.
Ce sont là les quelques indices prometteurs d’une nouvelle ère où les approches scientifique et mystique ne s’opposeront plus. Elles deviendront deux moments, deux voix complémentaires d’un même langage de la globalité.
Découvrez le nouveau livre de l'auteur : ici